Chronique du yen changeant

Le commerce extérieur japonais défie la théorie économique

La théorie
Abba Ptachya Lerner avait 26 ans lorsqu'il assista pour la première fois, en 1929, à des cours de Friedrich Hayek à la London School of Economics . Plus tard à Cambridge, il fut initié aux théories de John Maynard Keynes. Installé ensuite aux États-Unis, il frottera ses concepts à ceux de son ami Milton Friedman. Si son nom occupe moins de place dans les manuels d'économie que ses illustres contemporains, le « théorème des élasticités critiques » qu'il a développé, influence encore les politiques monétaires de la plupart des États de la planète. Il joue un rôle central dans les Abenomics de Shinzo Abe. L'économiste a en effet montré que la dépréciation réelle de la devise d'un pays détériorait, dans un premier temps, sa balance courante mais qu'au bout de quelques mois les termes des échanges s'amélioraient et que ses exportations rebondissaient.
En évoquant ouvertement, dès la fin 2012, son projet de baisse de la valeur du yen et en poussant, l'an dernier, la Banque centrale (BoJ) à l'aider à orchestrer cette dépréciation, Shinzo Abe a parié sur la validité de cette théorie. Elle est généralement représentée par une séduisante courbe en « J ». Pour le Premier Ministre japonais, le yen faible fera bondir le coût des importations, notamment des ressources énergétiques, et fera souffrir le pays, mais il dopera ensuite les envois de produits made in Japan et remplira les carnets de commande des usines du pays.

La pratique
Pourtant, près d'un an et demi après la formulation de ce pari, le théorème de Marshall-Lerner tarde à se concrétiser dans l'Archipel. Sur les douze mois de 2013, le yen a perdu 21 % de sa valeur face au dollar. Mais le Japon a enregistré sur cette période le plus lourd déficit commercial de son histoire moderne. Les douanes du pays ont estimé le déficit à 11.475 milliards de yens, soit 82 milliards d'euros. Les importations ont augmenté, en valeur, de 15 %, soit 81,2 milliards de yens ; quand les exportations ne progressaient, en valeur, que de 9,5 %, à 69,7 milliards de yens. En volume, cette progression est beaucoup plus limitée encore. Plusieurs grands industriels, qui faisaient dans le passé la gloire du commerce extérieur nippon, ont même annoncé des baisses de leurs exportations. Sur l'ensemble de 2013, Toyota a envoyé à l'étranger depuis ses usines japonaises 1,9 millions de véhicules de sa marque, soit 2,4% de moins qu'en 2012. Chez Daihatsu et chez Nissan, les exportations ont plongé de 20%.
S'ils refusent de remettre en cause la véracité du théorème fondateur, les économistes estiment que plusieurs facteurs peuvent expliquer son faible impact sur l'activité japonaise. Ils notent d'abord que les grands groupes japonais ont déjà largement délocalisé leurs productions pour se protéger des variations de change. Ils n'ont gardé dans le pays que les productions à très forte valeur ajoutée, qui sont moins sensibles aux variations de prix.

La concurrence asiatique
Toyota ne fixe ainsi pas le prix de ses Lexus sur le marché européen en fonction du taux de change mais tient compte du positionnement marketing de sa gamme vis-à-vis de ses grands concurrents. « Et peu de producteurs japonais ont cru que le yen resterait faible au fil de l'année. Ils n'ont donc pas réduit les prix libellés en dollar des marchandises, de peur d'avoir à enclencher un mouvement inverse si le yen était venu à reprendre un mouvement haussier », explique Frédéric Neumann, économiste chez HSBC. Les exportateurs ont préféré profiter d'une hausse temporaire de leur bénéfice par produits plutôt que d'un gain éventuel de leur part de marché.
Chez Goldman Sachs, Naohiko Baba note que les produits traditionnellement exportés en masse par le Japon, comme notamment les machines-outils, sont aussi sous pression de la montée en puissance de nouveaux concurrents asiatiques réputés moins chers. Les marchandises japonaises sont progressivement remplacées par celles de concurrents de plus en plus fiables. Dans l'électronique, les dernières productions intérieures des géants nippons sont aussi menacées. « Si nous nous attendons à un rebond graduel des exportations, grâce notamment à la reprise centrée sur les États-Unis en 2014, nous estimons que les changements structurels resteront un frein et que le rythme de hausse des exportations en volume sera beaucoup plus faible que dans les expériences passées », résume l'économiste en chef de la banque américaine à Tokyo.

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