Le peintre & l'historien

Testsuo Abe, Soulages dans son atelier, juin 1958

Pierre Soulages a été adopte par le Japon dès l'après-guerre. Il demeure fidèle au poste, raconte Matthieu Séguéla

CONTEMPORAIN

Le galeriste Perrotin avait choisi Pierre Soulages pour ouvrir son antenne à To­kyo en juin dernier. Car l’artiste français vivant (il vient de célébrer ses 98 ans) le plus coté de la planète entretient une relation d’exception avec le Japon. « Ce, depuis 1958, date de sa première visite dans l’Archipel, précédée à compter de 1951 par quatre de ses oeuvres, et en 1957 par la remise du grand prix du ministère de la Culture à la Biennale de Tokyo », souligne le toujours précis Matthieu Séguéla, historien devenu, par la force de l'amitié et de l'admiration, un peu son biographe nippon. Pierre Soulages découvre le Japon par... correspondances. Un jour de la guerre, devant l’étang de Thau (Occitanie), il se dit à lui-même : « C’est mon Japon », y reconnaissant des traits de la baie de Matsushima célébrée par Bashô. « Il a trouvé dans les rochers des jardins japonais (notamment celui de Ryoan-ji à Kyoto), l’architecture et les arbres du Japon, une réminiscence de son Aveyron natal. Il prendra l’habitude de placer devant son atelier, par terre, à la manière des Japonais, une « pierre qui arrête » (tome-ishii) », explique Matthieu Séguéla. Les Japonais (notamment le mythique magazine Bokubi), trouvèrent de leur côté dans son oeuvre l’écho de leur art calligraphique. « La calligraphie est un art de l’outil, un art du pinceau. Il y a quelque chose en commun avec moi », expliquera le peintre. La recon­naissance des institutions japonaises de l’art contemporain viendra tôt : le musée Ohara de Kurashiki, puis les musées d’art moderne et contemporain de Toyama, de Tokyo (Hara, Sezon, Bridgestone …), etc.

RÉTROSPECTIVE

En 1984, Pierre Soulages fait l’objet d’une rétrospective au musée Seibu d’Ikebukuro. « Peut-être que les Japonais sont plus sensibles à la forme, et com­prennent mieux ma peinture que ceux qui levaient les bras au ciel lors de mes pre­mières expositions à Paris », s’amuse-t-il à l’époque. En 1992, il revient au Japon recevoir le Premium Imperiale, aux cô­tés d’Akira Kurosawa et de Frank Gehry. « Aux correspondances esthétiques s'ajoutent les rencontres personnelles : par exemple avec Itsuji Yoshikawa, un des meilleurs spécialistes mondiaux de l’art roman, d’où Soulages tire une grande partie de son inspiration. Ou avec les peintres Hisao Domoto et Mami Môri », rappelle Matthieu Séguéla, biographe de Clemenceau et Monet, autres admi­rateurs du Japon. En 2000 cette relation prend un tour très particulier. Jacques Chirac lui passe commande d’une coupe de tournoi de sumo. Pierre Soulages con­çoit un vase en céramique (le seul de son oeuvre) strié, tapissé de 400 grammes d’or, percé d’un trou qui évoque le soleil. L’objet sera réalisé par la presti­gieuse manufacture nationale de Sèvres. La « coupe Chirac » sera remise jusqu’en 2007, avant de regagner prudemment (elle est fragile et le nouveau président, Nicolas Sarkozy, n’est pas sumophile…) le salon de l’ambassade de France pour être remplacée par une « coupe de l’amitié franco-japonaise » en argent, plus solide. Plus froide aussi. Un deuxième exemplaire, qui orne un salon de l'Élysée, sera grâce aux efforts de Matthieu Ségué­la exposé en juillet prochain au musée du Quai Branly.

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