Le portrait : Le gouverneur

Yoichi Masuzoe, francophone et francophile, dirige la première agglomération du monde.  

Un dilettante ? 
« Il prend ses positions en lisant chaque matin la page Opinions des quotidiens japonais », persifle un détracteur du maire de Tokyo. Yoichi Masuzoe ne fait pas l’unanimité. Les critiques moquent son omniprésence médiatique et son côté touche-à-tout. Homme politique, professeur, commentateur, essayiste, cet homme caméléon a eu plusieurs vies qui le font passer pour un dilettante. Ceux qui l’ont côtoyé de près rajoutent pourtant à ce portrait une épaisseur d’ombre et de sérieux. « Il avait la réputation d’un séducteur, mais il y avait beaucoup de monde à ses cours lorsqu’il enseignait à l’Université de Tokyo », se souvient un de ses anciens élèves, aujourd’hui haut fonctionnaire à la banque du Japon. « J’ai trouvé qu’il était d’un très bon niveau », estime le cadre supérieur d’une shosha qui a aussi assisté à ses cours.
Dans le monotone monde politique japonais, Yoichi Masuzoe a un parcours singulier, donc honorable. Il a étudié cinq ans en France, puis en Suisse avant de rentrer au Japon entamer une carrière de professeur d’université et de commentateur de télévision. Il est devenu sénateur, puis ministre de la Santé, où il a plutôt laissé un bon souvenir parmi la haute fonction publique nippone. « Lorsqu’il s’est présenté à la mairie de Tokyo, il était le seul à avoir fait la preuve, dans sa carrière, qu’il pouvait diriger une grande administration », souligne un collaborateur du Premier ministre Shinzo Abe.
Plus qu’une victoire, Yoichi Masuzoe a remporté une revanche le 9 février 2014 en étant élu maire de Tokyo. Il s’était déjà présenté à la même élection en 2009 et avait été largement battu par plus médiatique que lui : Shintaro Ishihara. Cette fois, il a su allier les contraires pour obtenir une victoire écrasante sur ses adversaires. La partie n’était pas gagnée d’avance. Les hiérarques du Parti Libéral Démocrate n’ont pas digéré sa trahison, lorsqu’il est parti fonder le Nouveau parti de la réforme (Shintô kaikaku), un parti conservateur, libéral et nationaliste inspiré de Junichiro Koizumi. Yoshiro Mori en particulier, actuel président du Comité Olympique japonais et homme fort du PLD, ne voulait pas préparer l’organisation des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 avec lui.

Son ambition pour Tokyo
Il s’est pourtant imposé, en distançant notamment Yuriko Koike, une des rares femmes du PLD, relativement cosmopolite (elle parle arabe, anglais, et siège au conseil d’administration de Renault) et jeune (61 ans). Yoichi Masuzoe est aussi parvenu à obtenir le soutien des syndicats, lui qui vient de la droite de l’échiquier politique. Comment a-t-il fait ? Il est difficile de dire s’il « fait l’opinion » ou s’il « est fait » par elle. Il s’est, ainsi, déclaré hostile à l’arrivée de casinos à Tokyo, à rebours de toute la classe politique japonaise, car il pressent que ni les Japonais, ni les médias n’en voudront. Il demeure prudent sur le chantier du nouveau stade national, énorme fantaisie de béton qui devrait défigurer un gigantesque espace vert au centre de la ville.
Une fois élu, Yoichi Masuzoe a déclaré vouloir faire de Tokyo « la meilleure ville du monde ». Le nouveau Gouverneur veut accélérer le rythme des affaires dans sa ville. « Il faut 3 jours pour créer une entreprise à Singapour, 11 jours en moyenne dans le monde, et 22 jours à Tokyo », a-t-il relevé. Devant la presse étrangère, il a présenté dix propositions hétéroclites, allant de la création d’une agence indépendante d’homologation de médicaments à « la création de la version tokyoïte des Champs-Élysées ». Cet inventaire à la Prévert a laissé perplexes les auditeurs.
Yoichi Masuzoe est en tout cas un francophile et un francophone convaincu. « Je lis Le Monde tous les matins », a-t-il fièrement déclaré lors d’une de ses premières conférences de presse après son élection. L’ambassadeur de France Christian Masset est un des premiers à être venu le féliciter dans son bureau. Il ne rate jamais une occasion d’engager la conversation en français. À bon entendeur...





Immense Tokyo

La popularité de Tokyo ne cesse de grandir depuis quinze ans. La ville avait perdu des habitants entre 1967 et 1997. Le développement des régions, la hausse des coûts du foncier à Tokyo avaient eu sur la ville un « effet doughnut », menaçant de faire de Tokyo un « centre vide » à l’image des villes américaines. Certaines années, Tokyo fût la seule ville à perdre des habitants. Mais depuis 1997, Tokyo regagne en population. Selon l’économiste Nobuyuki Saji, ce regain de population s’explique par la baisse globale de la population active japonaise, entamée en 1996, qui réduit l’activité économique dans les régions, et pousse les Japonais à se regrouper dans des mégalopoles comme Tokyo. Dans le détail, la capitale japonaise attire toujours plus d’étudiants, mais aussi les jeunes actifs. De plus en plus de retraités, enfin, choisissent de demeurer à Tokyo pour leurs vieux jours plutôt que de partir à la campagne. « Cette concentration d’actifs et de biens augmente la productivité des entreprises et la propension à consommer des Japonais, estime Nobuyuki Saji. Les prix à la consommation demeurent faibles grâce aux gains de productivité, créant un gain de richesse pour les foyers. Les dépenses liées à l’éducation, la culture, l’habillement et les soins médicaux augmentent à Tokyo, tandis que celles liées à l’énergie diminuent ». Les prix à la consommation à Tokyo ont baissé davantage que dans le reste du pays depuis que le Japon est entré en déflation en 1990. Au cours des vingt prochaines années, le Japon va perdre 13,2 millions d’habitants, soit l’équivalent de la population de Tokyo aujourd’hui, observe Nobuyuki Saji. Avant de conclure sur une note d’espoir : « Historiquement, quand la population a baissé en Europe et au Japon, la science a évolué, et une nouvelle culture est née ».

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