Le témoin : Naohiro Ogawa, Démographe

Naohiro Ogawa est probablement le meilleur démographe japonais aujourd'hui. Il explique à FJE ce qui fait du Japon un pays à part

En quoi la démographie du Japon est-elle particulière ?
Je dirais que dans ce pays, les vieux soutiennent financièrement les jeunes. Dans la plupart des pays développés, les vieux comptent sur les jeunes. Au Japon, c'est l'inverse. En général, la population active d'un pays gagne plus qu'elle ne dépense, et subvient aux besoins des enfants et des personnes âgées par des transferts de revenus publics et privés. Si on se penche sur ces transferts au Japon, on s'aperçoit que les transferts d'argent public n'ont pas beaucoup varié en trente ans. Aujourd'hui comme en 1984, la tranche d'âge 22-63 ans est contributrice nette d'argent public à la classe d'âge qui la précède et à celle qui la suit. Mais la partie privée de ces transferts de ressources a énormément changé. Aujourd'hui, les Japonais reçoivent des transferts privés à 31 ans, mais ils en donnent jusqu'à 81 ans, contre 65 ans il y a trente ans ! La tranche d'âge la plus impressionnante est la 60-74 ans : elle contribue aux revenus des plus jeunes, mais aussi des plus vieux qu'elle ! Elle est encore très riche. Les Japonais considèrent encore que 65 ans est un moment charnière entre la vie active et la retraite, mais cette idée est fausse.

Quelles sont les causes principales de la chute de la fertilité au Japon ?
L'amour ! Lorsque les mariages arrangés, ou omiai , étaient la norme au Japon, les couples se formaient immédiatement et faisaient rapidement des enfants. Aujourd'hui les jeunes gens veulent se marier par amour. Ils passent des années à s'éprouver l'un l'autre avant de se marier. Et ensuite, ils veulent profiter de la vie et mettent en moyenne trois ans avant d'avoir leur premier enfant.
L'autre raison fondamentale de la chute de la natalité est le coût de l'éducation. En 1984, un Japonais travaillait 37 ans et avait besoin de dix ans de salaire moyen pour élever un enfant, et de 8 ans de salaire pour sa retraite. Aujourd'hui le même Japonais travaille 34 ans mais a besoin de 14 ans de salaire pour un enfant, et 16 ans pour sa retraite. Le problème de l'explosion du coût de l'éducation est encore plus aigü en Asie qu'ailleurs, parce que ce sont les parents, pas l'État, qui financent l'éducation des enfants. En Suède, les parents contribuent à hauteur de 3% à la scolarité de leurs enfants. En France 5%; mais au Japon, le ratio est de 26%. Il est de 52% en Corée du Sud, de 69% à Taïwan, et de 71% en Chine. Les parents asiatiques vivent dans des sociétés où l'éducation est extrêmement importante et où l'enfant doit « réussir dans la vie ». Ils privilégient donc la qualité sur la quantité, et limitent le nombre d'enfants pour concentrer leurs ressources sur quelques-uns, et leur donner les meilleures chances de succès.

La démographie fut longtemps la base du décollage économique du Japon. Quand s'est-elle transformée en boulet ?
Pour calculer l'impact de la démographie dans une économie, il faut avoir deux variables en tête. La première, c'est le « ratio de soutien économique ». Il est calculé, en gros, en divisant les salaires des travailleurs par leurs dépenses de consommation. Si le ratio passe sous 1, c'est que le pays s'appauvrit. C'est le cas au Japon depuis 1995, en Corée du Sud depuis 1997, et en Chine depuis cette année. La seconde variable importante est la composition de l'âge de la population et les comportements que cette composition induit. Une population qui vit plus longtemps et a moins d'enfants accumule de plus en plus de richesses, ce qui représente une hausse permanente de ses ressources. Aujourd'hui cette variable est positive pour le Japon, mais elle va devenir négative.

La solidarité entre générations est donc toujours aussi forte au Japon ?
Oui et non. Les valeurs familiales sont en danger. En 1960, 65% des Japonais anticipaient de pouvoir compter sur leurs enfants pour leurs vieux jours. Ils ne sont plus que 5% ! En 1960 toujours, 80% des Japonais pensaient qu'il était de leur devoir de s'occuper de leurs parents ; ils ne sont plus que 48%.

Le gouvernement mène-t-il les bonnes réformes ?
Il essaie, mais il mène les mauvaises politiques. Ils veulent traiter le problème de la natalité par des subventions alors que l'argent n'est pas le problème fondamental ici. Le problème est celui du déséquilibre entre vie personnelle et vie professionnelle au Japon. Une de mes collègues féminines a pris un congé parental d'un an lorsque son enfant est né. Elle est revenue, mais maintenant, elle rentre chez elle à 15 heures tous les jours... Dans un contexte d'entreprise japonaise, c'est un énorme changement.

Le Japon n'as pas de programme international d'adoption. Pensez-vous qu'ils devraient en avoir un ?
Il n'y a aucune chance que les Japonais se mettent à adopter des bébés étrangers. En tout cas, tôt ou tard, le Japon devra s'ouvrir. La Corée du Sud est en train de devenir l'exemple à suivre. 20% des mariages sont internationaux, contre 5% au Japon. La Corée du Sud accepte déjà la double nationalité, contrairement au Japon. Je ne crois pas que le taux de fertilité reviendra à 2%. La part de la population japonaise qui augmente le plus rapidement, ce sont les centenaires : +13% par an, soit un doublement tous les 5 ans. En 2050, nous aurons 2 millions de centenaires dans le pays. Il faudra que quelqu'un s'occupe d'eux...

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