Lucas Silipo (Natixis) compare le Japon et la France

Lucas Silipo (Natixis) : « Une solution à la japonaise de l’endettement public en France est tout à fait impraticable ».

Marché de l’emploi, valeur ajoutée, déficit commercial, dette publique et mondialisation... Sujets qui concernent le Japon et la France, et que traite pour FJE Lucas Silipo, économiste en chef de Natixis pour l’Asie Pacifique.

 

La rigidité des salaires en France est parfois perçue comme capitale dans sa perte de compétitivité. Voyez-vous le Japon, beaucoup plus flexible sur le sujet, comme un modèle ?
La perte de compétitivité de l’économie française est seulement en partie déterminée par la partie salariale des coûts du travail. Le secteur de l’offre dans sa totalité est à revoir. Le besoin de réformes structurelles de l’offre est d’autant plus urgent que certains pays voisins essayent de sortir de la crise avec des politiques d’offre agressives qui risquent d’entraîner une détérioration ultérieure de l’économie française. Pour ce qui concerne les salaires seuls, il me semble que bien avant de penser à une correspondance plus étroite entre rémunération et résultats, il est nécessaire de flexibiliser le marché du travail. La France est le seul grand pays de l’Union Européenne dans lequel la crise n’a quasiment eu aucun effet sur les salaires. Vous voyez donc que nous sommes très loin d’une situation à la japonaise.

La valeur ajoutée dans les pays émergents est encore faible. Estimez-vous qu'un jour ces pays seront capables de prendre à l'Europe et aux États-Unis assez de R&D pour devenir d'authentiques leaders ? Ou bien leurs systèmes politiques les contraignent-ils à n'être que des copieurs ?
Il est vrai que les évolutions de la valeur ajoutée sont moins impressionnantes que d’autres mesures, qui révèlent la convergence réelle des pays émergents avec les pays développés. Mais à mon avis, ce n’est qu’une question de temps.
Par contre, une condition nécessaire pour une croissance de la valeur ajoutée est la montée en gamme de l’industrie dans les pays émergents industriels, et la restructuration du secteur manufacturier dans des pays qui se sont spécialisés trop vite dans le secteur des services (comme l’Inde ou les Philippines dans la zone Asie). Le rôle des systèmes politiques va plutôt dans le sens de favoriser ces changements.

Le Japon est entré en déficit commercial, et ne tient plus que par son excédent courant. Combien de temps peut-il encore tenir sans crise systémique ?
La crise du Japon est très sérieuse et porte sur trois problèmes fondamentaux. Tout d’abord, il y a un problème de dette publique. Certes, la stabilité financière est quasi assurée par le financement « intérieur » de cette dette (du moins tant que la balance courante le permettra). Mais d’un côté, l’épargne « forcée » que le système impose déprime le pouvoir d’achat des ménages et donc aggrave le cercle vicieux déflation/dépression. D’un autre côté, elle impose un profil très peu risqué des portefeuilles financiers du secteur privé, ce qui finit par limiter les gains de richesse.
Le deuxième problème est le vieillissement, qui utilise des ressources financières et sociales non indifférentes, et qui devient un problème de consommation quand on s’aperçoit que les personnes âgées au Japon ont une propension à la consommation très basse. De plus, alors que les personnes âgées ne consomment pas assez, les jeunes ne gagnent pas assez et leur bas pouvoir d’achat est un facteur important de détérioration économique. Non seulement la structure très hiérarchisée des salaires est mise en cause ici, mais aussi la basse productivité du secteur des services, très consommateur de main-d’œuvre « jeune ».
Dans ce contexte, il est clair que l’affaiblissement de la balance courante pose un problème en plus qui doit être traité immédiatement avec des politiques structurelles (démographie, immigration, productivité…).

Êtes-vous inquiet des rodomontades d'Arnaud Montebourg ? Etes-vous inquiet du vent de « démondialisation » qui souffle actuellement en France ?
Souffle-t-il actuellement ? Il y a toujours eu en France, me semble-t-il, une vision antagoniste de la mondialisation. À force de cogner contre, nous l’avons subie plus que d’autres pays qui, comme l’Allemagne, ont su prendre la mondialisation comme un acquis et y construire un modèle de développement économique. Nos industries ont disparu plus rapidement que dans d’autres pays, tandis que l’inflexibilité du marché du travail faisait le reste, avec une adaptation de l’économie aux nouveaux paradigmes quasiment nulle. Le problème d’offre rappelé ci-dessus en a été aggravé et nous sommes maintenant dans une situation dans laquelle il faut prendre des mesures très urgentes si on ne veut pas voir accélérer le déclin du pays et de l‘économie française. Mais pour cela il faut, il me semble, cesser de souffler contre le vent et considérer la mondialisation – ou mieux, cette deuxième phase de mondialisation – comme une donne, comme une opportunité.


Nathalie Kosciusko-Morizet plaide pour inciter les Français à devenir propriétaires de leur dette publique et prend pour cela en exemple le Japon. Quel serait le mérite pour la France d'augmenter la part « intérieure » des détenteurs de sa dette ? Quels sont les mérites/problèmes de l'approche japonaise ?
Il est vrai que la France en un an a perdu un peu moins de 10% de détention extérieure de sa dette publique. Toutefois, une solution à la japonaise est tout à fait impraticable en France. De plus, elle me semble dangereuse dans le contexte de l’Union Européenne.
Elle est impraticable à cause du déficit courant structurel de l’économie française. La balance courante est, par définition, la différence entre épargne et investissement de la nation. Or une situation de déficit de la balance courante reflète une insuffisance de l’épargne par rapport aux investissements : il n’existe simplement pas en France l’épargne suffisante pour financer une renationalisation massive de la dette publique.
De plus, une telle solution me semble dangereuse. On devrait aller dans le contexte européen vers une situation d’intégration plus poussée et non de renationalisation. L’épargne, dans une Europe intégrée fiscalement et politiquement à l’avenir, devrait circuler librement et non pas être affectée uniquement au financement de la dette de l’État. Enfin, la détention de la dette française de la part d’investisseurs étrangers est un signe de crédibilité et de réputation de l’État français, fait qui, dans ces temps difficiles et turbulents, est d’une importance d’autant plus fondamentale.

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