Qui a peur des indications géographiques?

Les producteurs indépendants nippons auraient tout à gagner d'un système d'indications géographiques à l'européenne. Mais pas les industriels...

Détournement
C'est la rançon du succès. Depuis que leur gastronomie se mondialise, les Japonais assistent médusés, tel le lapin dans la lumière des phares, au pillage de leur patrimoine culinaire. En 2008, le gouvernement s'était tellement ému de la faible qualité des restaurants japonais tenus par des non-Japonais dans le monde qu'il avait tenté, sans succès, de mettre sur pied un système d'homologation. Mais ça n'était qu'un hors-d'œuvre. Aucun produit japonais n'est désormais à l'abri. Ainsi les Chinois produisent-ils déjà, à l'instar des Australiens et des Américains, leur riz koshihikari, la fine fleur de la riziculture nippone, originaire de la région de Koshi, sur la côte ouest du Japon. Sur les marchés chinois, le koshihikari nippon se vend l'équivalent de 1200 yens le kilo, contre 200 yens pour le koshihikari local. Cette concurrence est dénoncée comme déloyale par le ministère de l'Agriculture japonais. Mais en réalité, le Japon récolte ce qu'il a semé : car il ne s'est jamais doté des armes pour protéger son identité culinaire.

La terre ment
Les Japonais sont réputés dans le monde entier pour leur religion du produit et leur recherche de la pureté alimentaire. En réalité, l'État n'a jamais valorisé ses meilleurs producteurs, comme le fait l'Europe avec un système strict d'indications géographiques ou d'appellations d'origine. Le terroir, valeur suprême en Europe, n'est pas reconnu, encadré, aidé au Japon. Il existe, certes une très haute qualité des ingrédients, mais il est impossible pour le consommateur de séparer le bon grain de l'ivraie. Parce que les industriels sont en position de force face aux petits producteurs indépendants. « Le Japon est passionnant, car il est le champ de bataille entre les deux conceptions de l'agroalimentaire qui divisent le monde : d'un côté le monde des marques, de l'autre celui des indications géographiques. Si Nestlé décide de produire un biscuit au beurre d'Échiré en Europe, il devra respecter le cahier des charges strict pour la production de ce beurre, et le nom de Nestlé s'effacera un peu devant celui d'Échiré. En revanche, si Ajinomoto veut faire une boisson aux échalotes de Tottori, il peut faire ce qu'il veut ! », explique un spécialiste français de ces questions basé à Tokyo. Il existe bien un système de marques régionales au Japon, mais il est très peu contraignant.

À l'européenne
L'Europe demande au Japon de mettre en place un système d'indications géographiques similaire au sien d'abord pour protéger les exportations européennes contre des imitations intempestives au Japon. « Lors des négociations entre la Corée du Sud et l'Europe en vue d'un accord commercial, la Corée du Sud a accepté le principe des indications géographiques. Il n'y a donc plus de risque de trouver du « jambon de Bayonne » sud-coréen en Corée, alors qu'au Canada, on trouve en vente libre du faux jambon de Bayonne et du faux jambon de Parme », explique un diplomate. L'Archipel se fait encore tirer l'oreille. « Le directeur général d'Ajinomoto assiste à toutes les réunions importantes qui portent sur les indications géographiques au ministère de l'Agriculture. Pour lui, c'est central », raconte un participant à ces réunions. Pourtant, le Japon est en train de se laisser tenter par l'approche européenne. La mue de l'économie japonaise vers le tourisme, l'apparition de la culture culinaire nippone comme enjeu d'exportation pousse l'État à se tourner vers l'Europe. Les acteurs de la négociation entre Tokyo et Bruxelles estiment que le système d'appellation d'origine contrôlée, qui reconnaît à la fois un terroir, une méthode et des ingrédients, est trop contraignant pour la très grande majorité de la production japonaise. « À partir de quand un bœuf est-il de Kobé ? », persifle un importateur européen au Japon. « Le melon de Yubari ou l'échalote noire de Tottori pourraient être reconnus par une appellation d'origine contrôlée. Mais peu de produits ont des origines si claires ».

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