Reportage : Rase campagne

Les municipales de Tokyo ont vu la défaite des antinucléaires. Mais le combat n'est pas terminé

Inaudible
« On n'entend rien ! » Devant la gare de Shibuya, une foule compacte trépigne. Elle est venue écouter les discours de Morihiro Hosokawa et Junichiro Koizumi. Mais leurs mots et leurs silhouettes sont écrasés par les immenses écrans vidéo qui ceinturent la place. Ils prêchent dans le « désert surpeuplé » qu'est Shibuya. Ils ont déjà perdu.
Ces deux-là avaient pourtant réussi un fantastique hold-up médiatique en captant l'attention des Japonais à quelques jours des élections municipales de Tokyo du 9 février. Après des semaines de discussion, ils avaient décidé de faire cause commune pour transformer ce scrutin local en référendum sur le nucléaire. Ex Premiers ministres issus de camps opposés, ils formaient le plus baroque des attelages. Morihiro Hosokawa était sorti de vingt ans de retraite et d'une reconversion dans la poterie. Junichiro Koizumi rompait un silence de huit ans. L'enjeu était de taille. Tokyo représente près d'un tiers de l'activité économique du pays. Si les Tokyoïtes élisaient à leur tête un antinucléaire, le scrutin aurait eu valeur de consultation nationale.

Retour perdant
Mais au bout de quelques jours de campagne, le soufflé retombe. L'énergie n'est qu'un des enjeux des élections de la plus grande ville du monde, qui doit aussi préparer « ses » Jeux Olympiques en 2020, et affronte les mêmes défis que les autres mégalopoles de la planète. De plus, Morihiro Hosokawa n'a pas d'équipe de campagne. Il refuse de participer aux débats qui réunissent les autres candidats, laissant irrésolu un scandale de pots-de-vin qui l'a contraint à démissionner en 1994. En privé, Junichiro Koizumi fulmine. « Je ne pensais pas qu'il serait aussi mauvais », déclare-t-il à un proche. En face, le candidat de la majorité, Yoichi Masuzoe, fait une campagne sans éclats, mais sans accrocs. Il bénéficie d'une alliance des « malgré eux » : le Parti Libéral Démocrate (PLD), qui le soutient bien que celui-ci ait claqué la porte pour fonder son propre parti en 2010 ; et la centrale syndicale Rengo, adversaire historique du PLD, mais qui voit justement dans l'agenda anti-nucléaire de Morihiro Hosokawa une menace pour les travailleurs de la filière. Les résultats seront cruels : avec 2,1 millions de voix, Yoichi Masuzoe écrase Morihiro Hosokawa (956.000 voix). Comme pratiquement à chaque consultation depuis Fukushima, les électeurs, pro-nucléaires, ont contredit les sondés, antinucléaires.

Le jour d'après
Morihiro Hosokawa s'en est retourné à son atelier de poterie aussi vite qu'il était venu. Plusieurs centrales sont sur le point d'être autorisées à redémarrer. Le camp antinucléaire a perdu une bataille. Mais pas la guerre. Impossible de se débarrasser de Junichiro Koizumi ! Ce dernier a fait de l'abandon du nucléaire la cause de sa vie. Il dispose d'un allié de poids : son propre fils. Shinjiro Koizumi, doté d'une aura incontestable malgré son très jeune âge (33 ans), est déjà promis à un destin national. Son père souhaite le présenter aux élections internes au PLD en septembre 2015 contre Shinzo Abe. En cas de victoire, le fils deviendra Premier ministre et reprendra le flambeau (alimenté au renouvelable ?) du père. « Tout ça parce que Junichiro Koizumi est vexé que Shinzo Abe ne le prenne plus au téléphone ! » s'amuse un politologue.


Un combat de francophiles
La campagne des municipales fut un affrontement entre francophiles. À gauche : Morihiro Hosokawa. Lors de sa première conférence de presse, il parla avec émotion d'une exposition de ses poteries en France : « En général, au Japon, tout le monde m'écrase de compliments banals... Mais à Paris les gens me posaient des questions sur certaines couleurs, sur les formes... Quel peuple de philosophes que le peuple français, ai-je pensé ». Morihiro Hosokawa a dans son jardin un pavillon de thé construit pour accueillir... Jacques Chirac ! À droite : Yoichi Masuzoe. Le nouveau gouverneur de Tokyo a étudié deux ans à Paris puis à Genève. Il a été marié avec une Française. Il demeure proche des milieux français. L'Ambassadeur de France lui a rendu visite le 26 février pour le féliciter de sa victoire. 

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