Analyses & Etudes
Le Japon des sports d’hiver : entre attractivité internationale et modernisation des infrastructures

Introduction
Au Japon, lorsque les cerisiers ne sont pas en fleurs, c’est la neige qui attire des milliers de voyageurs. Si les Alpes françaises ou les forêts canadiennes jouissent elles aussi d’une solide réputation, les montagnes japonaises conservent une aura plus discrète, moins accessible géographiquement, et donc d’autant plus convoitée par les amateurs de sensations fortes, de poudreuse et de hors-piste.
Sapporo, déjà hôte des Jeux d’hiver en 1972, avait envisagé de présenter sa candidature pour accueillir les Jeux olympiques et paralympiques d’hiver de 2030, avant de renoncer au projet. Ce retrait ne marque pas pour autant la fin des ambitions japonaises dans les sports d’hiver. Il met surtout en lumière une priorité immédiate : moderniser les stations et leurs infrastructures avant d’envisager un nouveau rendez-vous olympique.
Dans un pays souvent associé à l’innovation technologique autant qu’à la préservation de ses traditions, les domaines skiables offrent un contraste frappant. La renommée de Hokkaido et de sa neige ne suffit pas à masquer les difficultés d’une partie du secteur : le nombre de stations diminue, les équipements vieillissent et la fréquentation domestique recule. Le défi consiste désormais à transformer la demande internationale déjà présente en investissements durables dans les remontées mécaniques, l’accès aux domaines et l’offre touristique. C’est à cette condition que le Japon pourra préserver son attractivité hivernale et, peut-être, envisager à nouveau l’accueil de grands événements sportifs.
Cet article propose ainsi d’étudier le paradoxe du sport d’hiver japonais : comment un pays devenu une destination mondiale de la poudreuse peut-il encore présenter un secteur marqué par le vieillissement de ses infrastructures ? Et dans quelle mesure les difficultés liées à l’abandon des Jeux de 2030 peuvent-elles se transformer en opportunité d’investissement et de partenariat pour les entreprises étrangères, appelées à contribuer à la modernisation durable des territoires de montagne japonais ?

I - Une destination mondialement reconnue, mais un secteur sous tension
L’attractivité internationale du ski japonais
Le Japon s’est progressivement imposé comme une destination majeure pour les amateurs de sports d’hiver, en particulier pour les clientèles australiennes et canadiennes. En 2025, plus d’un million d’Australiens ont visité le pays, et plus de 121000 lors des saisons hivernales, un chiffre record qui témoigne de l’engouement croissant pour cette destination. Les Canadiens ne sont pas en reste, avec plus de 688 000 visiteurs la même année, soit une progression de 18% par rapport à 2024. À partir de décembre 2026, la compagnie aérienne Air Canada lancera même une liaison Vancouver-Sapporo, afin de faciliter l'accès aux sports d’hiver à Hokkaido
Cette attractivité repose avant tout sur la qualité exceptionnelle de la neige japonaise, surnommée « Japow » (contraction de « Japan » et « powder »). Hokkaido, l’île la plus septentrionale de l’archipel, bénéficie d’un phénomène météorologique unique où des vents froids et secs venus de Sibérie traversent la mer du Japon, se chargent en humidité, puis heurtent les reliefs montagneux de l’île. Ce processus génère une neige particulièrement légère et sèche, avec un contenu en eau estimé entre 3 et 5%, contre 10 à 15% dans la plupart des stations nord-américaines.
Niseko, le domaine le plus célèbre de Hokkaido, reçoit en moyenne plus de 15 mètres de neige par saison. Cette abondance, combinée à des températures hivernales constamment basses (souvent entre –12 et –4 °C), permet à la neige de rester skiable jour après jour, sans fonte ni re-congélation majeure. Pour de nombreux skieurs australiens, canadiens ou américains, « aller au Japon » signifie d’abord « aller chercher la Japow à Hokkaido ».
Un parc de stations en contraction
Selon les données de la Japan Funicular Transport Association, reprises par Sankei News, le Japon comptait 417 stations de ski en activité en 2025, contre 698 en 1999, une baisse constante qui s’explique par plusieurs facteurs :
- Premièrement, le réchauffement climatique a réduit l’enneigement dans de nombreuses régions, en particulier sur Honshu, l’île principale où se trouvent les Alpes japonaises. Les hivers plus doux et les saisons plus courtes ont fragilisé la viabilité économique de stations qui dépendent d’un enneigement régulier.
- Deuxièmement, la clientèle domestique, qui constituait le socle historique du secteur, a diminué. Le vieillissement de la population japonaise, la baisse du pouvoir d’achat des ménages et l’évolution des pratiques de loisirs ont réduit la fréquentation des stations les plus éloignées des grands centres urbains.
- Troisièmement, les coûts d’exploitation ont augmenté. L’énergie nécessaire au fonctionnement des remontées mécaniques, la neige de culture pour pallier le manque de neige naturelle, et l’entretien des infrastructures vieillissantes représentent des dépenses croissantes pour des exploitants dont les revenus restent saisonniers.
Un décalage entre offre et demande
Ce paradoxe révèle une transformation plus profonde du marché. Alors que la demande internationale se concentre sur quelques destinations capables de proposer une expérience haut de gamme, une grande partie du réseau japonais reste confrontée à une fréquentation insuffisante, à des équipements anciens et à des coûts d’exploitation croissants. Le secteur ne souffre donc pas d’un manque d’attractivité, mais d’un décalage entre l’évolution de la demande et la capacité des infrastructures à y répondre.
Dans les destinations les plus internationalisées, l’hébergement constitue un enjeu de capacité en période de pointe. À Hirafu, le principal village de Niseko, les hébergements peuvent être complets plusieurs mois avant la haute saison de janvier-février, ce qui souligne la pression exercée par la demande sur l’offre locale.

II - Le vieillissement des remontées mécaniques.
Un parc d’équipements vieillissant
Les remontées mécaniques constituent l’infrastructure essentielle de toute station de ski. Elles déterminent la capacité d’accueil, la fluidité des flux de skieurs et globalement, la qualité de l’expérience. Au Japon, une part importante du parc de remontées mécaniques date des années 1980 et 1990. Le vieillissement des installations fait partie des causes citées par la Japan Funicular Transport Association pour expliquer le recul du nombre de stations : il accroît les dépenses d’entretien dans un secteur déjà affecté par le manque de neige et la baisse de la clientèle domestique.
Premièrement, le vieillissement des remontées mécaniques peut limiter l'attractivité et la capacité d'accueil des stations. Les installations japonaises sont souvent anciennes et nécessitent un renouvellement important, alors que les équipements plus récents offrent des performances et des services plus modernes. Deuxièmement, l’âge des installations entraîne une hausse des coûts de maintenance, notamment pour le remplacement des pièces et les réparations, et augmente également le risque d’interruption du service en cas de panne. Enfin, les exploitants doivent respecter des exigences strictes en matière de sécurité et effectuer régulièrement des inspections et des réparations afin de maintenir les installations en état de fonctionnement.
Un investissement difficile à financer, aux conséquences sur la compétitivité
Le remplacement d’une remontée mécanique représente un investissement important. Le coût du renouvellement peut atteindre plusieurs milliards de yens. À Happo-One, dans la vallée de Hakuba, le remplacement d’une gondole âgée de quarante ans est annoncé pour ¥3,2 milliards, avec une hausse de capacité de 78%. Pour une petite station dont les revenus dépendent d’une saison de 3 à 4 mois, cet investissement est difficile à financer sans subventions publiques ou partenariats privés.
Dans ce contexte, les grands domaines internationaux sont mieux placés pour investir. Niseko United a par exemple lancé un programme de modernisation de son réseau de remontées mécaniques, avec de nouvelles gondoles et des télésièges à plus grande capacité prévus d’ici 2028. Hakuba Valley a enregistré plus de 1,9 million de visites sur la saison 2025-2026, un chiffre record qui justifie des investissements continus dans les infrastructures. Ces grands domaines bénéficient d’une clientèle internationale fidèle, de revenus plus élevés et d’une capacité d’emprunt plus importante que les petites stations.
Ce décalage d’investissement entre grands domaines et petites stations crée une fragmentation du marché. D’un côté, des hubs internationaux comme Niseko, Hakuba ou Furano se modernisent et captent l’essentiel de la demande étrangère. De l’autre, de nombreuses petites stations voient leur attractivité décliner, leurs équipements vieillir et leur fréquentation diminuer. Malgré le repli des plus petites stations, les grands domaines, davantage exposés au tourisme international, parviennent à s’adapter. Portés par une clientèle étrangère croissante, ils modernisent leurs infrastructures et renforcent leur attractivité sur le marché mondial des sports d’hiver.

III - Quelles opportunités pour les entreprises étrangères ?
Remontées mécaniques et téléphériques
Le renouvellement des remontées mécaniques représente une opportunité importante pour les équipementiers étrangers. Le groupe français POMA illustre déjà cet intérêt : en 2025, il a signé avec Tsugaike Gondola Lift Co., Ltd. un contrat pour remplacer un vieux télésiège quatre places par un télésiège débrayable six places à Tsugaike Mountain Resort (préfecture de Nagano), avec une mise en service prévue en 2026.
Cet accord, présenté comme le premier télésiège six places de la région de Hakuba, montre que les acteurs japonais du ski peuvent s’appuyer sur des partenaires internationaux pour moderniser leurs équipements. Les besoins ne concernent pas seulement la fourniture de nouvelles installations, mais aussi la maintenance, la mise aux normes de sécurité, l’augmentation des débits et l’adaptation des domaines à une fréquentation internationale plus importante.
Neige de culture, gestion de l’eau et rénovation énergétique
Le manque de neige, associé au réchauffement, accroît l’incertitude sur la durée des saisons et renforce l’intérêt de solutions permettant de sécuriser l’ouverture et la fermeture des domaines. La neige de culture fait partie des réponses possibles, mais son déploiement dépend des températures, de la disponibilité en eau et du coût de l’énergie. Il serait donc raisonnable pour les stations de se pencher sur la question d’investir dans des systèmes de production de neige artificielle pour garantir un enneigement minimal, en particulier en début et fin de saison.
La transition énergétique représente une opportunité complémentaire pour les stations de ski japonaises. Face à la hausse des coûts énergétiques et aux enjeux environnementaux, elles cherchent à réduire leur consommation, notamment grâce à l’optimisation des systèmes d’enneigement, à l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments et au recours accru aux énergies renouvelables. Les récentes initiatives de Hakuba illustrent cette tendance : à la fin de 2025, la station visait à réduire de 15% sa consommation d’électricité liée à la production de neige et de 40% la consommation de carburant de certains bâtiments.
Les entreprises étrangères peuvent proposer :
- des canons à neige, des solutions de gestion de l’eau et d’optimisation énergétique de ces systèmes ;
- des solutions de rénovation énergétique (panneaux solaires, géothermie, isolation) ;
- des équipements et services pour améliorer l’efficacité des bâtiments et des infrastructures.
Diversification des activités, hébergement et services touristiques
La diversification des activités quatre saisons et le développement des services touristiques constituent un deuxième axe d’opportunités. Les stations cherchent à proposer des activités en dehors de la saison de ski, comme le VTT, la randonnée ou les parcours accrobranche, afin de rentabiliser les infrastructures et d’attirer des visiteurs toute l’année.
En parallèle, l’hébergement et les services touristiques représentent un marché en croissance. Dans les destinations les plus internationalisées, l’hébergement constitue un enjeu de capacité en période de pointe. À Hirafu, principal village de Niseko, les hébergements peuvent être complets plusieurs mois avant la haute saison de janvier-février, ce qui souligne la pression exercée par la demande sur l’offre locale.
Les entreprises étrangères peuvent se positionner sur :
- des équipements pour les activités quatre saisons (VTT, randonnée, accrobranche) ;
- la construction et la gestion d’hôtels, de résidences de tourisme et de lodges ;
- les services de restauration, de location de matériel et d’activités de loisirs ;
- les plateformes numériques de réservation, de recommandation et de gestion des flux de visiteurs
Une candidature olympique future ?
Si Sapporo a renoncé à sa candidature pour 2030, le CIO a depuis manifesté son intérêt pour un retour des Jeux d’hiver au Japon, en évoquant Sapporo et Nagano pour 2038 ou 2042. Cette perspective, même incertaine, ouvre une nouvelle fenêtre d’opportunités pour les investisseurs et les partenaires étrangers.
Une candidature future impliquerait inévitablement une modernisation des infrastructures, des remontées mécaniques aux accès routiers et ferroviaires, en passant par les sites de compétition. Dans ce cadre, un scénario « JO diffus » articulé autour de hubs existants comme Niseko–Sapporo ou Hakuba–Nagano apparaît plus réaliste qu’un méga-projet. Il offrirait aux entreprises étrangères l’occasion de nouer des collaborations durables avec les domaines skiables et les collectivités, bien au-delà du seul enjeu olympique.
Conclusion
Le Japon ne manque ni de neige, ni de notoriété, ni de demande internationale. Son principal défi réside dans la modernisation d’un réseau de stations et de remontées mécaniques devenu inégalement compétitif. L’abandon des Jeux de 2030 ne doit pas être interprété comme la fin de l’opportunité japonaise, mais comme le révélateur d’une priorité différente : rénover d’abord les infrastructures existantes afin de construire un modèle de sports d’hiver plus concentré, plus international et plus durable.
Les remontées mécaniques constituent un point d’entrée stratégique pour cette modernisation. Leur renouvellement permettrait à la fois de répondre à la croissance du tourisme international, de renforcer la compétitivité des stations japonaises et de préparer, à plus long terme, une éventuelle candidature olympique fondée sur des équipements existants et une organisation plus décentralisée.
Pour les entreprises étrangères, le marché japonais des sports d’hiver représente une opportunité très intéressante, à condition de s’inscrire dans une logique de partenariat et d’adaptation locale. Le Japon ne cherche pas seulement des fournisseurs d’équipements : il a besoin de partenaires capables de co-développer des solutions adaptées aux spécificités du territoire, aux contraintes climatiques et aux attentes d’une clientèle internationale exigeante.
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