Analyse : Rendez-vous manqué

MHI avait une bonne chance d'emporter Alstom. Mais cet échec est le début d'autres partenariats avec la France. 

La défaite serait-elle plus belle que la victoire ? « Le marché a poussé un soupir de soulagement lorsque MHI a perdu son offre sur Alstom. Elle était perçue comme une manœuvre défensive, avec beaucoup de risques liés à l'intégration d'Alstom dans MHI. Sans parler de l'idée d'avoir le gouvernement français dans le capital ! », raconte un analyste boursier au Japon.
Lorsqu'il annonce entrer dans la course pour la prise de contrôle d'Alstom, MHI est d'entrée de jeu perçu comme un challenger. Il arrive très tard, à un moment où les jeux semblent faits. Il a face à lui son concurrent GE, dont l'offre a déjà été acceptée par Patrick Kron, pd-g d'Alstom, et approuvée à l'unanimité par le conseil d'administration.

Les atouts de MHI
Mais MHI a en réalité beaucoup de cartes dans son jeu. Jusqu'au bout, le groupe croit en sa chance. D'abord, son offre est très alléchante pour le « souverainiste » qu'est le ministre de l'Économie Arnaud Montebourg. Ce dernier est rentré du Japon admiratif, et y voit la terre industrielle dont il rêve de faire redevenir la France. Il peut aussi se rassurer avec l'histoire des investissements japonais en France, qui ont toujours été de longue durée, avec le souci de l'emploi.
Cette fois, MHI oppose à l'assurance de GE la modestie japonaise. Contrairement à l'Américain, MHI ne propose pas de prendre le contrôle d'Alstom, mais d'y investir de manière minoritaire. « C'était une manœuvre en tenaille : par le haut, on prenait 10% du capital, et par le bas, on fusionnait les activités les unes avec les autres », explique un fin connaisseur du dossier. MHI promet aussi de créer 1000 emplois en France, comme GE. Ensuite, le contexte n'est pas favorable à une décision politique en faveur d'une entreprise américaine : à l'époque, le ministère de la Justice américain s'apprête à infliger une amende record de 9 milliards de dollars à BNP Paribas pour avoir enfreint le droit américain dans un pays tiers. Cette perspective rend furieux le gouvernement français. François Hollande va même jusqu'à s'en plaindre directement auprès de Barack Obama. GE sent donc que le danger est réel. Le groupe modifie considérablement son offre et l'oriente dans le sens de celle de MHI/Siemens. Il a en France d'excellents relais politiques, en particulier Clara Gaymard, ancienne ministre et redoutable communicante. Soucieux d'éviter de passer pour le « grand méchant Américain », le groupe lance une campagne médiatique très efficace, qui souligne l'ancienneté de son implantation en France. GE promet de créer 1000 emplois.
Mais MHI est, de son côté, un nouveau venu. Il est pratiquement inconnu en Europe. Si son président multiplie les contacts avec des grands patrons européens, si MHI a noué une relation excellente avec Areva, il n'a pas de relais politique à Paris. Son siège régional se trouve à Londres. Au surplus, il est flanqué de l'Allemand Siemens, que les Français voient davantage comme un concurrent que GE. Un acteur des négociations croit déceler une profonde germanophobie chez les Français, même au sommet de l'État, malgré la volonté proclamée par ce dernier de créer un grand groupe européen de l'énergie.

Alstom l'Américain
Le gouvernement français s'est félicité du choix de GE. Devant la presse, il a affirmé avoir maintenu la souveraineté de la France sur le nucléaire : l'État disposera en effet de droits de veto spécifiques dans la co-entreprise en charge des activités nucléaires en France. Les brevets d'Alstom seront par ailleurs placés dans une société détenue à 100% par l'État. Il n'en demeure pas moins que s'il avait choisi MHI, Alstom aurait conservé la maîtrise de son destin en France. GE a bien offert de maintenir son siège « régional » en France ; « mais ça, c'est de la poudre aux yeux pour journalistes incultes. Dans un groupe comme GE, toute décision supérieure à 1 million de dollars se prend aux États-Unis, pas dans le territoire de Belfort. Par ailleurs, désormais, quand Alstom voudra construire une centrale nucléaire, il devra demander l'aval des Américains. Bel exemple de souveraineté en effet », tonne un acteur des négociations. Pour lui, la société possédant les brevets d'Alstom qu'a obtenue l'État français est « une coquille vide, qui ne protège Alstom en rien ». L'État enfin s'est engagé à racheter à Bouygues ses titres au cours de 35 euros minimum, alors qu'ils en valaient 28 au moment de l'accord. Selon Bouygues, cette prime d'au moins 25% représente la valorisation historique de ses actions. « Jamais un actionnaire privé n'aurait toléré une chose pareille. Et tous les jours on nous explique que l'État est en faillite », estime un acteur des négociations proche de MHI. Bref, une belle occasion manquée pour les relations franco-japonaises, mais le début d'autres aventures, tant MHI semble intéressé par l'industrie française.

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