JEAN PEROL ou l’ère Japon

Comme Robert Sabatier, qui lui souffla un jour l’anagramme au sujet de son nom, c’est avant tout un poète. Nous sommes au début des années cinquante et il publie son premier recueil chez Seghers. À la même époque, il côtoie régulièrement Roger Vailland. À un an de l’indépendance de l’Algérie, sans doute trop à l’étroit dans la France de la décolonisation, il choisit le Japon. C’est le coup de foudre. Il y fera de longs séjours successifs en tant que professeur, lecteur universitaire et Directeur de l’Institut Français. Il partage actuellement sa vie entre l’Ardèche, le cœur de Paris et des visites régulières au Japon, avec sa compagne japonaise. Il a bien voulu répondre à nos questions, bien que plongé dans la rédaction de son nouveau roman.

 

Vos romans, votre poésie et vos essais sont pétris de Japon. Un artiste peut-il jamais savoir pourquoi tel lieu plutôt qu’un autre ?
Le Japon, un pays qui faisait passer de « l’autre côté » assez radicalement. Là-bas, une autre manière d’être m’accueillait. Là-dessus, que voir ? Besoin de neuf, de différences qui s’accentuent. Cela suppose donc une lassitude de quelque chose de trop ancien avant, une lassitude d’être refoulé, rejeté. L’inconscient creuse là-dedans mille réponses masquées, récurrentes dans chaque page. La pauvreté et la timidité, dans ma jeunesse, la naïveté dans ma jeunesse, ma vulnérabilité, ma recherche de la beauté esthétique. Avec ce goût de la beauté, chez moi très fort, là j’étais comblé. Le Japon convient merveilleusement à ceux qui sont atteints de ces défauts, ou souffrances, comme on veut. « Les Japonais sont un peuple de gens modestes », disait sans cesse Robert Guillain.

Comment s’est passé votre retour en France ?
Heureusement, il y a eu plusieurs retours. 1967, 1976, 1989. Paliers de décompression, pour s’habituer à changer d’air. Décompressions assez difficiles, surtout en 1989, lorsque j’ai eu l’impression de perdre cette fois définitivement le Japon. De cœur, je suis du Japon. J’aurais dû y rester. Même si je ne suis qu’un gaijin et reste un gaijin. Mais moi, j’aime rester à ma place. Je ne demande pas à voter, ni rien. Je ne demande pas au Japon de me permettre de jouer au Japonais. Je demande au Japon de rester le Japon. Le reste m’est égal. Le Japon ouvert, fermé, baroque, esthétique, loufoque, le Japon. Mais de plume, d’écriture, de langue maternelle, je suis de France. Un Français plus français que les autres, par sa littérature. Cela impliquait donc le retour. « Ce n’est que dans sa langue maternelle qu’on peut dire la vérité. Dans une langue étrangère, le poète meurt » (Paul Celan). J’ai aussi mes devoirs d’écrivain, d’écriture. Fidélité au chant de la langue de notre pays. Pour ma fidélité au Japon, restent les voyages. Depuis 1989, je suis retourné à peu près tous les deux ou trois ans au Japon. La dernière fois en 2012. C’est une nécessité. Il y a de telles beautés au Japon, c’est un pays à part, unique. Pour moi, c’est mon havre. C’est ainsi. Right or wrong, my country. Pour moi, Right or wrong, my Japan. C’est le seul pays pour lequel j’ai envie d’être de la plus mauvaise foi absolue. Protection des espèces rares.
En France, me manquent les milliers de petits charmes de la rue japonaise, les sourires, les petits marchands, les filles, tout le fourmillement quotidien japonais, l’insignifiant japonais si unique, empli des signes d’une autre manière de vivre, de profiter de la vie, de s’accommoder de la vie, qui fait du Japon un pays plaisant, gai, vivant à toute heure du jour et de la nuit. La vie française est une vie tristounette, grinçante grincheuse, dure, agressive, une vie à la fois violente et angoissante. Mes retours en France imposent l’art énervant de se réacclimater. Je constate que chaque fois que je retourne au Japon, toutes mes petites maladies disparaissent en deux jours.

Vailland, Aragon, Morand côté français, Kawabata, Mishima, Abe côté japonais. Vous avez côtoyé des grands noms de la littérature. De quelle manière ces deux versants si opposés vous ont-ils influencé ?
C’est ce dont je me rends compte maintenant. J’ai eu la chance de côtoyer, d’avoir quelques relations avec des maîtres de la littérature. Avec le poète Géo Norge, le poète Aragon, Vailland et Kawabata, j’ai eu presque des relations que l’on pourrait dire d’affection. Kawabata a été très gentil avec moi. Je le lui ai rendu comme j’ai pu. Avec des articles en France, dans le Magazine Littéraire, la NRF, Les Lettres Françaises. La complicité entre Aragon et Kawabata avait joué. À la NRF, j’ai pu côtoyer et parler aussi avec Marcel Arland, Malraux, Jean Grosjean, Deguy, Tardieu, et ce n’est pas inutile, passionnant. Et, au Japon, aller interviewer tant d’écrivains japonais de premier plan grâce à l’aide de Kawabata (il trouvait que je parlais mieux du Japon, comprenait mieux le Japon, que pas mal de poètes et d’écrivains japonais). Au fil des soirées passées dans des bars de Ginza avec lui, il me donnait alors les recommandations pour rencontrer chez eux Mishima, Inoué Yasushi, Abe Kobo, Ooka Shoei, et tant d’autres comme Kaikô Ken. Des heures à boire ensemble, à parler (avec des traducteurs formidables que je choisissais), à creuser des questions. J’ai beaucoup appris sur le Japon avec eux. Avec les écrivains français, bien sûr, entre nous, on parlait du « grand secret » (comme dit Michaux : « nous aussi on cherche le grand secret »). Ils m’ont influencé par leur exemple, la tenue et la hauteur de leurs livres, qui m’ont évité de m’égarer et de perdre mon temps à lire tant de livres inutiles. Ils m’ont « fait », créé, tous, sur des points différents, et à leur côté, sous leur lecture, on se doit d’essayer d’être à la hauteur, de se tremper une force, d’être d’une certaine tenue. Il vaut mieux admirer Kawabata, Aragon, Vailland que Zidane. Ça vous emmène plus loin et plus haut. Ça vous aide mieux à franchir la vie, à voir plus clair dans le monde. Oui, finalement, je m’en rends compte maintenant, j’ai eu assez de chance de pouvoir les connaître. Bien souvent leur regard m’accompagne. Ils sont toujours là, moi le gamin de la misère qui aurait dû, pu, ne jamais connaître ces livres, ces hommes. Vous avez vu que je ne vous ai pas parlé de Morand ; lui, je ne l’ai pas du tout connu, ni approché. Mais ça m’aurait beaucoup plu. Ce vieux Monsieur me ravit malgré quelques foucades vieille France de droite d’un ancien temps. Mais c’est tellement au-delà de ça. Quel style ! Quel français ! Quel punch dans ses poèmes sur New York. (Céline, Morand, Cendrars, les seuls qui ont su parler de New-York). Donc, pas connu Morand. Quel dommage !

Michel Tournier écrit que les voyages lui ont souvent démontré que chaque peuple revendique les vertus dont il est en vérité le plus dépourvu. Pourriez-vous nous faire la liste des cas français et japonais ?
Michel Tournier n’a pas tout à fait tort. Pas tout à fait raison non plus. Je bute sur votre question. C’est plus compliqué que cela. Il n’y a pas : les Japonais, les Français, les Allemands, les noirs, les blancs, les jaunes. Il n’y a pas de groupes en général. Chaque groupe n’est qu’un total d’individus. Et dans chaque groupe, la palette d’individus va du plus intelligent au plus stupide. Des Français cons, des Japonais cons, ça court les rues. Des intelligents, un peu moins déjà, mais aussi. Mais c’est comment ça fonctionne à l’intérieur de ces qualités, ou de ces défauts, que ça devient différent. La qualité, la manière, à l’intérieur d’une qualité ou d’un défaut, varient par contre d’un groupe à l’autre. Il y a une manière d’être ironique en français. Et une autre manière de l’être en japonais. Et ainsi de suite. Il y a surtout beaucoup d’illusions des deux côtés, sur l’autre en face. Le Japonais pense que la France est le pays de la liberté, qu’être là-bas cela serait le bonheur, on peut y faire ce que l’on veut. Il ne voit pas les conservatismes français, parce qu’ils ne s’appliquent pas où s’appliquent les conservatismes de son pays. Le Français croit que les Japonais sont soumis, sans liberté, parce qu’il n’est pas habitué à la liberté japonaise, qui a une manière de s’exercer, hors champ, d’une manière beaucoup plus forte qu’en France. Ainsi de suite, à l’infini ; faire le catalogue de nos variations serait sans fin. Un des grands bonheurs est de feuilleter ce catalogue des variations, des qualités et défauts dont aucun des groupes (français et japonais) n’est dépourvu par les expériences de la vie. Il est aussi une autre manière amusante : lire Européens et Japonais – Traité sur les contradictions et différences de mœurs par le Révérend Père Louis Frois au Japon, en l’an 1585, qui réjouissait Claude Lévi-Strauss Petit traité écrit au XVIe siècle, paru en France en 1993 et en 1995 aux Editions Chandeigne, 408 ans après, il suffit d’être patient, qui nous apprend l’éternité et la variété du Japon, qui nous éclaire sur tant de petits sujets, et vous verrez par exemple à quel point la femme japonaise « soumise » est une illusion totale, que déjà en 1585 il fallait qu’elles sachent lire, qu’elles étaient libres toute la journée hors du contrôle des parents et des maris, qu’elles montaient à cheval comme les hommes, et se saoulaient joyeusement avec leurs copines, comme en l’an 2000. Petit traité qui nous apprend, avec toute sa patience et sa sagesse, à quel point, comme le dit Lévi-Strauss dans sa préface, nous sommes en réalité identiques, vus à l’envers ».

Vous avez été directeur de l’Institut Français à Tokyo et à Fukuoka. On dit le français en perte de vitesse, vous confirmez ? Si oui, quels remèdes ?
Je n’ai été Directeur de l’Institut qu’au Japon. Et pendant seulement neuf ans, quatre ans à Fukuoka, dans le Kyushu, et cinq ans à Tokyo. Les autres années au Japon, je n’ai été qu’un professeur. Le français en perte de vitesse, je confirme. Malgré un amour incroyable chez encore plein de jeunes un peu partout dans le monde. Mais la France est la première à ne pas le croire, et laisse tomber. D’une manière générale, malgré les beaux discours, la première chose sacrifiée par les gouvernements est le culturel. Les hommes politiques sont de moins en moins culturels, des cultivés tout court, cela se sent dans tous leurs discours. De toute façon, la France n’a plus d’argent. Donc, encore plus général, plus historique : le rayonnement d’une langue est lié à la puissance économique. Quand Rome n’a plus été Rome¸ le latin a disparu. Nous ne sommes plus la puissance économique qui peut faire rayonner sa langue. Sa place officielle dans la diplomatie est notre dernière sauvegarde. Pour le cas particulier du Japon, la plus grande tristesse qui fut la mienne durant toute ma vie professionnelle fut de constater, combien, au fond, la politique étrangère française est indifférente au Japon, et ne louche avec persistance que sur l’Afrique. Même chose, à part Chirac, aucun homme politique français ne connaît vraiment le Japon, depuis « un peuple de marchands de transistors » de de Gaulle, à « un peuple de fourmis » de Cresson, et au-delà, c’est une indifférence, une incompréhension sidérale, alors que les Français, le français, ont été tant aimés par toute une population étudiante japonaise. La France a manqué là une grande chance au Japon. Maintenant, trop tard et plus de remèdes. Sauf à voir la France redevenir une puissance économique qui compte et les hommes politiques redevenir enfin des hommes cultivés , qui lisent, et qui comprennent enfin au plus intime d’eux-mêmes ce que veut dire « la langue française ». Nous ne sommes plus alors dans le domaine des rêves mais dans celui du miracle. Et ça...
Sarkozy ne lisait pas, et Hollande se vante de n’avoir jamais lu un roman. Tout le problème est là. Ont-ils vraiment conscience de ce que représente vraiment la langue française : la plus belle expression de l’esprit et de l’âme de l’homme ? Un vrai miracle, et qui a eu lieu, celui-ci. Peut-être une langue trop belle, trop subtile et trop intelligente pour le monde de brutes débiles  sportives et des businessmans au cœur sec que ce monde est devenu. Peut-être qu’à cause de tout cela, cette fleur de cerisier lumineuse doit mourir et partir au vent. Peut-être...

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