Reportage : Grande victoire, maigre soutien

Shinzo Abe a brillamment remporté les élections sénatoriales du 21 juillet. Mais sa légitimité est fragile.

Jusqu'ici tout va bien
Vendredi 19 juillet, gare de Nakano (Tokyo). Sous la chaleur torride, les volontaires distribuent des éventails à l’effigie de Tamayo Marukawa, candidate PLD de la circonscription. La foule patiente dans l'attente de leur champion Shinzo Abe, et écoute sans grand enthousiasme les élus qui défilent sur le traditionnel camion-tribune. L’un d’eux conclut son discours en apothéose : « Durant ces onze jours, M. Abe a sillonné le pays de long en large. D'Okinawa à Hokkaïdo, il a parcouru plus de 20.204 kilomètres, soit la moitié de la superficie de la terre ! » Avec une heure de retard, le Premier ministre arrive enfin. Sans cravate, l’air confiant, il débite un discours énergique durant trente minutes sur les Abenomics, cette politique à laquelle il a donné son nom : baisse du yen, flambée de la bourse, exportations record, bonus des salariés en hausse... Le public est conquis. À la permanence de Tamayo Marukawa, Satoshi Momose, secrétaire de la députée, parle avec entrain des Abenomics et de la sacrosainte stabilité politique. Mais sur les sujets sensibles, il préfère s’abstenir.
Shinzo Abe a remporté brillamment les élections sénatoriales du 21 juillet, portant de 84 à 115 sièges (sur 242) la présence du PLD à la Chambre Haute. Pour Michael Cucek, auteur du blog politique Shisaku, « la surprise de la campagne est venue de l’incroyable discipline des candidats. Traditionnellement, c’est plutôt du chacun pour soi ». Dan Harada, seul membre occidental du parti, décrit le positionnement opéré : « Il y a eu unanimité pour ne pas faire de vagues. Nous avons mis de côté les champs de mines comme la révision de la Constitution ou le nucléaire, pour nous concentrer sur les Abenomics. 99% des discours de campagne ont été focalisés sur ce thème. Il fallait remporter le maximum de sièges, les deux tiers évidemment si possible. Nous l’avons manqué de peu, à six sièges près ».
Le Komeito, parti bouddhiste allié du PLD, a suivi la même ligne : « Les Abenomics sont notre priorité, c’est notre dernière chance. Et son succès dépend avant tout de la stabilité politique. » indique Hideo Tsunoda, élu à Funabashi. « Nous ferons jouer notre poids pour protéger les gens ordinaires. Les problématiques sociales ne doivent pas être oubliées ».
Malgré son succès, la légitimité de Shinzo Abe est fragile. Dans le détail, son gouvernement n'est soutenu que par un quart de l'électorat. La moitié des électeurs n'a pas voté, et un quart a voté pour ses adversaires. Plus étonnant encore : sondage après sondage, les Japonais expriment leur désaccord à propos des orientations politiques fondamentales de Shinzo Abe. Ce dernier veut-il réviser la Constitution et en finir avec son article 9, qui interdit au Japon d'entretenir une armée à des fins offensives ? Plus de la moitié des Japonais y sont défavorables. « Contrairement à l’image que projette Shinzo Abe, le nationalisme japonais est culturel avant tout, isolationniste. Les Chinois et les Américains sont davantage nationalistes, au sens où nous l’entendons généralement, que la plupart des Japonais. Il y a par exemple peu de monuments ou de statues sur les grands faits d’armes du passé dans l’Archipel », explique Robert Dujarric, directeur de l'Institut d'études sur l'Asie contemporaine à Tokyo.
Idem du nucléaire. Shinzo Abe souhaite-t-il le redémarrage du parc nucléaire, aujourd'hui pratiquement totalement à l'arrêt ? Ici encore, une très grande majorité des Japonais y est hostile dans les sondages.
Idem enfin des négociations TPP. Cette négociation régionale vise à la levée des barrières au commerce qui protègent une grande partie des électeurs du PLD, en particulier les agriculteurs. Pourtant les circonscriptions rurales ont voté PLD. « Dans le fond, ils n’ont plus vraiment le choix, le PLD est leur seul interlocuteur. Et puis les jeunes générations d’agriculteurs comprennent l’enjeu du TPP et qu’ils sont capables de survivre sans les subventions publiques » explique Takao Toshikawa, journaliste à Oriental Economist.

Une opposition atone
Le PDJ, parti historique d'opposition, aurait pu capitaliser sur ce malentendu entre le peuple et son leader. Mais il est inaudible. Le vendredi qui précède l'élection, l'équipe de volontaires venue soutenir leur candidat Sumio Mabuchi à la gare de Kawasaki était motivée, mais sans illusions. Parmi eux, Takahashi, 35 ans, encarté depuis 2007. « Les membres de ma famille sont Mutohasou, c'est-à-dire qu’ils ne soutiennent aucun parti politique. Ils me suivent quand même et iront voter dimanche pour notre candidat ». Il veut donner une deuxième chance au PDJ. « En 2009, j’ai eu l’impression d’une vraie élection. Aujourd’hui, c’est un retour en arrière. La politique économique actuelle ne crée que de l’argent virtuel. Même s’il y a eu des effets positifs à la Bourse, cela ne touchera pas les gens ordinaires. » Peine perdue : le PDJ s'est effondré, perdant 47 sièges sur 106.

Outsiders
Seuls les outsiders ont finalement tiré leur épingle du jeu. Les communistes d'abord. Les Japonais ont été sensibles au discours de militants comme Yoshiaki Sano, ingénieur électronique en retraite encarté depuis cinquante ans. Deux jours avant le scrutin, comme chaque vendredi, il distribuait avec ses camarades des tracts aux commuters, souvent indifférents et toujours pressés, de la gare de Kawasaki. « Le pacifisme est une valeur fondamentale pour beaucoup de Japonais et le parti communiste se tient depuis toujours en première ligne pour le défendre », explique-t-il. À quelques mètres de lui, Hisaki Yasuda, élu municipal communiste, attend, orné de son écharpe rouge, les questions de la foule pressée. Il s’inquiète pour les travailleurs précaires, qui représentent déjà un tiers de la population active. « Le gouvernement prétend vouloir stabiliser les emplois alors qu’il entend en même temps s’attaquer au droit du travail. Jusqu’où ira donc la flexibilité ? », s'interroge-t-il.
Yohei Miyake est un autre mouton noir. La veille du scrutin, dans le quartier branché de Shibuya, ce musicien antinucléaire, soutenu par les Verts, électrisait des milliers de personnes. À 34 ans, pieds nus et guitare en bandoulière, il se présentait pour la première fois pour porter la voix des millions de jeunes qui ne votent pas, mais désapprouvent en silence les choix politiques de Shinzo Abe : « Rien ne changera, sauf si nous nous engageons. Cela ne veut pas dire renverser le régime, mais que nous entrions à la Diète, que nous dialoguions, et que nous y portions nos valeurs ». Internet, autorisé pour la première fois au Japon en campagne électorale, lui a apporté une visibilité inespérée. D’après la NHK, son site de soutien est passé de 280 visiteurs à plus de 800.000 en une semaine. Bien qu’il n’ait pas été élu, Yohei Miyake a tout de même récolté 177.000 voix.
La véritable épreuve pour Abe se joue aujourd'hui, après les élections, dans son propre camp. Avec une opposition à terre et des chantiers explosifs comme la réforme du droit du travail ou du système des retraites, le naturel indiscipliné du parti pourrait vite resurgir. Et c’est peut-être pour cause, comme le suggère Michel Cucek, qu’ « Abe n’a jusqu’à présent proposé aucune stratégie ni de mesures concrètes. Car une stratégie, c’est d’abord choisir qui on sacrifie ».

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