Deux conducteurs pour une vision

Deux conducteurs pour une vision

Toyota et Softbank viennent de s'allier pour préparer la mobilité du futur

On les disait un peu brouillés depuis une vingtaine d’année. À l’époque, Akio Toyoda n’était pas encore PDG de Toyota mais travaillait au sein du constructeur sur le lancement de la plateforme internet Gazoo. Il avait alors été contacté par Masayoshi Son, déjà patron de Softbank, qui lui avait vanté les prouesses d’Internet et lui avait proposé de créer un réseau en ligne pour faciliter le travail des concessionnaires de sa marque. « C’était une idée qui venait des Etats-Unis », se souvenait, début octobre, Akio Toyoda. « Mais nous avions dépensé tant d’énergie sur Gazoo que nous n’avons pas pu accepter et nous sommes allés le dire à Son-san. Je crois que nous sommes alors apparus un peu discourtois », regrettait le dirigeant, avant de confier, dans un sourire, que Masayoshi Son avait finalement su lui pardonner.
Après s’être abstenu de toute collaboration pendant des années, les deux groupes ont annoncé le 4 octobre qu’ils allaient s’allier au sein d’une nouvelle coentreprise dans le développement de nouvelles formes de mobilité et de services organisés autour des véhicules autonomes.
Dans les prochains mois, des ingénieurs et des experts des deux sociétés vont ainsi se retrouver au sein de la nouvelle entité, baptisée Monet pour Mobility Network, dont le capital, d’abord établi à 2 milliards de yens, sera détenu à 50,25 % par SoftBank et à 49,75 % par Toyota Motor. « La société sera établie avant la fin de l’année fiscale en cours », a précisé le constructeur.

Retard

Inquiets des progrès des géants du Web et des constructeurs américains et européens sur ces technologies du futur, Toyota et Softbank veulent associer leurs savoir-faire respectifs pour refaire leur retard sur la concurrence. « Nous pouvons les rattraper », a lancé, à l’occasion d’une conférence de presse, Junichi Miyakawa, le CTO de SoftBank. « C’est vrai que cela peut ressembler à un rapprochement un peu inhabituel. Mais le Japon doit être en compétition avec le reste du monde. » 
Toyota investit désormais massivement dans le développement technique de véhicules autonomes, dans la réduction de leurs coûts et dans la mise en place de cadres réglementaires permettant leur introduction mais le constructeur, qui a aussi pris des parts dans les géants du VTC Uber et Grab, a besoin de partenaires, en dehors de son industrie, pour développer les services et les logiciels qui équiperont ces futures voitures. Il doit aussi apprendre à gérer les immenses volumes de données qu’ils vont utiliser. « Softbank va nous donner les graines qui permettront de faire de ces services de mobilité une réalité », expliquait, le mois dernier, Akio Toyoda, lors d’un échange avec Masayoshi Son. « Combien de data pouvons-nous capter ? Ce sera la clé du succès pratique de l’autonomisation ».

De son côté, Softbank a massivement investi dans des sociétés travaillant sur les semi-conducteurs et les logiciels (Arms Holding), le cerveau des voitures autonomes (Nvidia), la cartographie (Mapbox) ou encore les grands services de VTC (Uber, Grab, Didi Chuxing…) mais il souhaite se rapprocher de constructeurs qui maîtrisent, eux, la conception, la production, la vente et la gestion de véhicules. Il a d’ailleurs déjà investi 2,5 milliards de dollars dans Cruise, la filiale de GM spécialisée dans les véhicules autonomes. 

Le Japon comme terrain d'expériences

Si certains analystes assurent que Softbank pourrait pousser Toyota à rejoindre le projet Cruise afin de construire une grande alliance face aux sociétés réunies autour de la plateforme concurrente Waymo, pilotée par Google, les deux nouveaux partenaires assurent qu’ils comptent, pour l’instant, se concentrer sur le lancement de services concrets au Japon.

Ils voient dans le vieillissement accéléré de la population et la désertification rurale des occasions uniques de tester leurs solutions. « Aujourd’hui, un Japonais sur quatre a plus de 65 ans », rappelait, lors de l’annonce du partenariat, Junichi Miyakawa. « Et 8,2 millions d’entre eux n’ont plus qu’un accès limité à des commerces », a pointé le cadre de Softbank, qui a aussi souligné le nombre croissant de districts ne disposant plus d’hôpitaux. Les villes ont bien essayé de répondre à ce problème en proposant plus de navettes ou de cars. « Mais 83 % de ces opérateurs de bus sont désormais non rentables », a avancé le dirigeant.

SoftBank et Toyota se proposent donc d’utiliser la navette autonome et électrique E-palette, dévoilée début 2018 par le constructeur, et les services d’intelligence artificielle conçus par le groupe de télécoms et ses associés pour offrir, dans la prochaine décennie, des alternatives aux municipalités et aux populations âgées les plus isolées.

Au total, une centaine de villages devraient être sélectionnés pour ces expériences. Dans certaines zones, des E-palettes seront aménagées en petits magasins mobiles pouvant être appelés par les habitants incapables de se déplacer. Les véhicules, qui peuvent se décliner en plusieurs tailles, pourront aussi venir chercher des personnes âgées ayant besoin de se rendre dans un hôpital. Les premiers contrôles de santé seront effectués directement dans l’engin qui sera équipé de capteurs dédiés. Ailleurs, les E-palettes serviront de véhicules de livraisons autonomes.

Ensemble, les deux groupes seront également plus forts pour convaincre les autorités japonaises de définir rapidement un cadre réglementaire favorable à cette révolution. « Les voitures vont être prêtes, mais peut-être pas la société », a reconnu Junichi Miyakawa. 

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France Japon Eco N° 157

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